Interview : Pierre Pietri

Réalisée fin 2012



Age : 56 ans
Professions : instit’ et guide
Grimpe depuis : trop longtemps !
Grimpe en T.A. depuis : … le début !
Autres activités montagne : Ski de pente raide en Corse. Chaque hiver, j’attends les bonnes conditions pour concrétiser certains de mes projets.

Pierre Pietri n’est pas un grimpeur précoce puisqu’il a dû attendre ses années universitaires pour commencer à grimper. Ce n’est pourtant pas l’envie qui faisait défaut mais l’interdiction parentale pour un sport réputé écourtant l’avenir de ses pratiquants. Nous sommes à l’époque des dernières grandes épopées alpines rapportées avec le poids des mots et le choc des photos.
Il n’est pas un grimpeur précoce mais il rattrape vite le temps perdu puisque dès sa première année de montagne, il ouvre sa première voie au Lombarducciu… par erreur en suivant la description erronée d’un topo. Ses parents avaient peut être raison de s’en faire !
Avec Sylvain Cavallini, son compagnon de cordée d’alors, il tente d’assouvir une fringale frénétique de montagne.
Pierre effectuera aussi de nombreuses voies en solo intégral toujours sur les flancs de la Paglia Orba, souvent par manque de compagnons.
En 85, il débute la formation de guide. Avec Pierrot Griscelli, ils s’entraînent en ouvrant un peu partout sur l’île des grandes voies et des couennes. La place ne manque pas et tout reste à faire.
Depuis trois décennies, Pierre accompagne la progression du haut niveau en Corse. Il a signé les premiers 7a et 7b insulaires et aujourd’hui encore il ‘’plafonne’’ dans les toits de Saint Florent ce qui lui laisse peu de temps pour le reste, tout le reste, ses aventures spontanées comme il les appelle : l’ascension d’un éperon vierge au fin fond du massif de Popolasca, la descente banzaï en ski de la face Ouest du Capu Larghja ou l’équipement d’une voies de 80 m dans la grotte du millénium en Sardaigne, passant 3 journées pendu sous les stalactites et pissant dans une bouteille. Et toutes les autres aventures inconnues qui ont données naissance à la légende de ‘’La malle au trésor’’, une malle où Pierre assure stocker les topos de toutes ses réalisations. << Ils ne sont pas secrets mais je n’ai pas le temps de m’en occuper>> dit il. Pierre a depuis longtemps rattrapé le temps perdu de son adolescence mais il ne s’est pas assagi pour autant.

1. Peux tu retracer la place du ‘’trad’’ dans ta pratique de l’escalade ?

Quand j’ai commencé à grimper, les voies équipées de spits n’existaient pas, donc j’ai tout de suite grimpé sur coinceurs. Ensuite, l’arrivée du perfo a ouvert de nouveaux horizons et j’ai alterné les styles d’ouvertures. Je répétais aussi la plupart des nouvelles voies, quelque soit le style.
Ces dernières années, je me suis davantage tourné vers l’escalade sportive, où j’arrive encore à progresser et me faire plaisir près de chez moi. Mais de temps en temps, je vais faire une couenne en trad’, un truc sérieux mais dans une approche « sportive ».
J’ai toujours envie d’aller répéter des grandes voies en trad, notamment certaines que j’ai ouvertes il y a déjà longtemps et que je n’ai pas pu libérer à l’époque faute de matériel adéquat. Mais pour cela, il faut trouver un partenaire avec qui « ça roule » et ça n’est pas toujours évident. L’idéal, c’est de trouver quelqu’un du même niveau pour grimper en réversible. Ça, je l’ai vécu avec Sylvain (Cavallini), c’était génial, c’était à celui qui traçait la plus belle longueur et la plus… la plus aventureuse je dirais. Il y avait une émulation permanente. En plus, nous avions deux styles et deux personnalités complètement différentes, Sylvain, c’était un bloqueur qui avait pris de la hauteur et moi, un type endurant. C’était parfait, on se complétait à merveille.

2. Lors d’une ouverture, comment choisis-tu le style (trad, tout équipée, mixte) ? Est-ce uniquement les possibilités de protections offertes par le rocher, l’humeur du jour, un stock de vieux spits à planter avant péremption ?

Lorsque je repère une nouvelle ligne, j’essaie d’évaluer les possibilités de protection et je décide du style d’ouverture. Je me plante rarement mais ça arrive encore, comme l’an dernier au Castellucciu par exemple où, après deux longueurs super expos, je suis redescendu pour revenir avec le perfo. C’était une grosse déception parce que j’avais été obligé de changer la règle du jeu.
Un autre exemple, c’est Résurrections des roses aux Teghie Liscie. On avait ouvert avec Jean-Tou les 3 premières longueurs qui se protégeaient bien sur friends, en mettant très peu de spits, un tous les 10 mètres. Pour passer, il fallait bricoler, redescendre chercher du matos… Alors pour espérer libérer, il aurait fallu une armada de gros friends. C’est réservé à qui ce genre de voies ? Aux collectionneurs ? En plus, le reste de la voie est dalleux. Ça nous a semblé logique de spiter davantage les longueurs du début et la voie se gravit aujourd’hui avec juste un petit jeu de friends.

3. On reproche souvent aux Guides et Moniteurs d’escalade de rééquiper des itinéraires en T.A. pour "raisons professionnelles". Qu’en est-il en Corse ? et question corollaire : le développement des voies en T.A. est il un inconvénient pour l’activité professionnelle (perte de temps dans les voies, prise de risque accrue… ?

Sur le continent, il y a toujours eu cette guéguerre pour rééquiper des voies historiques, soit disant pour les « sécuriser ». En Corse, ce problème ne s’est pas vraiment posé même si par exemple il a été question d’équiper le Nid d’Aigle. Personnellement, ça m’a semblé complètement aberrant, d’autant plus qu’il n’y a pas de réel engagement dans cette voie. Finalement, l’équipement n’a pas eu lieu.
Les voies en TA sont en fait un réel plus pour les guides. C’est intéressant d’emmener des clients dans des voies plus aventureuses où mes compétences me permettent d’assurer la sécurité de la cordée. J’ai même eu plusieurs fois l’occasion d’emmener des clients lors d’ouvertures de voies que j’avais repérer au préalable. Ce sont toujours d’excellents souvenirs.

4. Quelle a été l’influence de l’évolution du matériel de protection sur tes réalisations ?

Comme je l’ai dit, au début, il n’y avait pas de perfo et donc pas d’alternative. En plus nous avions l’embarras du choix mais ce n’est pas pour autant que j’allais au plus facile. Pour te dire, à la Paglia il devait y avoir 4 ou 5 voies à l’époque, les historiques comme le Nid d’aigle, répétée une ou 2 fois par été maximum, la Directe Nord et le Pilier Nord. On a commencé à ouvrir avant même de les répéter. C’est pour te dire l’état d’esprit.
Question matériel, c’est pas compliqué, les premières années, on n’avait que quelques pitons, des stoppeurs et des Excentrics qu’on avait percé pour les alléger, des vrais gruyères ! Les friends sont arrivés un peu plus tard, au début des années 80, mais au compte-goutte parce qu’on n’avait pas un rond.
En même temps, on grimpait souvent au Verdon et à Presles. Là, ils avaient déjà ouvert sur spits des belles voies dans les murs improtégeables et on a commencé à regarder à coté des fissures chez nous aussi. Mais sans passer à l’acte.
Le déclic a été « Conte de pluie et de lune », la voie d’Hagenmuller aux Teghie (Bavella). Il avait osé ouvrir pleine dalle ! Lorsqu’on l’a répétée, ça nous a foutu un sacré choc : on ne comprenait pas comment il avait fait pour percer ; parce que pour amorcer le trou, il te faut un contre-appui, et là que dalle ! D’ailleurs, il s’en était collé quelques unes au moment du perçage, et pas des petites. Cette nouvelle approche de l’ouverture nous a vraiment marqués et à notre tour, on s’est mis à ouvrir sur spits.
C’est vrai que le perfo a fait disparaitre le risque d’échec, mais en fait, sur coinceurs non plus on ne se prenait quasiment jamais de but. Dans Raspoutine à la Paglia, en 79, on avait buté à cause du manque de matos adapté… En même temps, ce jour là, on était redescendu et on avait ouvert Magouilles blues juste à côté donc ce n’était pas vraiment un but ! 5 ans plus tard, je suis revenu voir Raspoutine, mieux préparé, et c’est passé.
Actuellement, en TA, le problème c’est la surenchère technologique, la course vers le très gros et le tout petit pour répéter certains itinéraires. Ça devient un sport de riche, comme le golf. Pour moi, dans l’idéal, il faudrait pouvoir grimper les voies avec un assortiment « classique » de 10 friends, pas plus. Je suis contre cette course à l’armement qui en plus coute cher. Je suis sans doute un cas extrême, mais jusqu’à il y a 2 ans, je n’utilisais que mes vieux Wild Country rigides dont un pote assurait la maintenance. Ce serait sans doute encore le cas si je n’avais pas trouvé sur ‘’le Bon Coin’’ un type de la région qui vendait tout son jeu de cames pour pas grand-chose. Tu penses bien que j’ai sauté sur l’occasion.

5. Ta plus grande peur (en T.A.) :

C’est dans l’Estampo au Verdon, ce devait être en 80.
J’étais en solitaire avec un système « Barnett » confectionné avec un brin de corde 9mm assoupli par "repoussage" de gaine et qui était relié à la corde par un machard sur mousqueton. C’est une technique dont j'avais discuté avec Patrick Cordier. Il avait fait la face sud du fou avec et depuis on n'a pas fait mieux pour grimper en libre auto-assuré depuis.
J’avais assez peu de matos, des stoppers et quelques gros excentrics, et dans le passage clé du laminoir, je n’avais rien pu mettre d’autre qu’une sangle coincée autour de mon casque rentré à coup de poings ! Un peu plus haut, la corde se bloque dans le Barnett. Je sors comme je peux du laminoir pour me pendre en catastrophe sur un crochet goutte d’eau. Quelques secondes après la goutte d’eau pette et moi je plonge. Et je plonge de 30m ! Le machard que j’utilisais depuis une trentaine de solos n’a pas fonctionné. En fait, j’avais progressivement retiré des tours pour grimper plus facilement et, de 5 tours, j’étais passé à 3 sans avoir testé le système. J’aurais dû voler de 8 m, mais je me suis retrouvé 30m plus bas, pendu au bout de ma réserve de corde, le ficelou tout cramé, bloqué contre le nœud en 8 que j’avais heureusement fait à l’extrémité. J’ai alors fait le travail mental le plus important de ma vie : je me suis dit : « tu repars tout de suite ou tu rentre à la maison et tu n’en sors pas de longtemps ». Je suis remonté au relais, j’ai rebricolé mon Barnett et je suis reparti. Pour l’anecdote, le casque était toujours là, mais la sangle qui passait autour avait sautée évidement. Elle avait glissé entre le casque et le rocher.

6. Une (ou plusieurs) anecdote :

L’histoire de Raspoutine. La fusée Raspoutine a d'abord eu un faux départ en 1979 avec Sylvain Cavallini : nous avions gravi tout le dièdre de  la première partie de la voie : 3 à 4 longueurs en 6a+ max, hissant un âne mort de sac plein de coins de bois en sipo taillés chez Jeannot à Verghju où nous travaillions à l'époque. La fissure inversée sous le toit ne pouvant accueillir d'autres protections en l'absence de friends, on avait renoncé là, laissant notre âne chargé en gage de notre bonne volonté, pour aller ouvrir plus bas à gauche Magouille blues.
On avait même nommé le projet "coït interrompu", c'est dire ce qu'il nous avait inspiré... et nos références culturelles du moment !
Retour 4 ou 5 ans plus tard avec Charlie Giammari, mieux armés pour en découdre et affûtés de nos nouvelles expériences en matière de planning familial ; en clair des friends du 2 au 4, des excentriques jusqu'au 11 et des corps d'athlètes ça va sans dire !
On récupère en route l'âne et une partie du chargement pour gravir une première longueur 6b+ en fissure inversée, descendre en rappel pendulaire, chopper une fissure ramenant au surplomb et taper la longueur clé : 35 m en oblique 6b/c et des repos sur les coins placés au taquet ! On avait bien mérité le bivouac improvisé suspendus l'un au dessus de l'autre sur des stoppeurs au dessus et à gauche du toit !
Passent les années et j’avais annoncé que j’offrais le champagne à qui enchaînait cette fameuse longueur clé. En l'absence de prétendants à la libération, je suis retourné refaire la voie en libre avec Toussaint Ducros de Bastia dans les années 90, empochant le challenge "champomy" : la longueur clé enchaînée dans une atmosphère brumeuse peu propice à l'adhérence m'a demandé un investissement physique supérieur à un 8a de falaise ! C’est dire si le verdict 7b/b+, peut être modulé en fonction de vos prédispositions pour le style et surtout de l'air du temps ! Pour la petite histoire, Jean Toussaint m’avait parlé d’ouvrir une voie spitée dans le secteur mais il renonça au projet qui devait aboutir non loin de l'orée du toit et donc désengager Raspoutine. On se consola en ouvrant Phoebus sur spits 20m à droite du Nid d'aigle.

7. Comment vois-tu l’avenir du T.A. en Corse ?

Les écoles de trad comme celles que Jeff a ouvertes à Saint Antoine et au Verghellu, c’est parfait ; ça permet de remettre les grimpeurs au TA. Le problème, c’est d’en trouver car il faut une concentration minimale de lignes pour que ce soit intéressant et ce n’est pas si fréquent sur notre granite. Dans les écoles classiques, Il faudrait aussi, comme ça se fait beaucoup à l’étranger, garder les lignes de fissures vierges en ne plaçant que les relais.
Coté grandes voies, je pense que l’avenir est aux voies de moyenne ampleur mais difficiles techniquement. D’abord parce qu’en Corse, nous n’avons pas beaucoup de très grandes parois et ensuite, j’ai l’impression que la tendance n’est plus aux gros chantiers comme je les aimais.

8. Autre chose ?

Simplement un souhait : Que tous les styles d’ouverture puissent cohabiter « en bonne intelligence » sur une même face. Lorsqu’on ouvre sur spit, il ne faut pas ‘’désengager’’ une voie en TA existante, il faut passer au large. Ça peut sembler évident mais chacun n’a pas forcément le sens de la nuance et ça peut vite « dégénérer ».
Par exemple, je trouve regrettable qu’une voie comme Symphonie d’automne ait été ouverte aussi proche de l’Ochju, cette voie magnifique. Le passage clé et le plus engagé de la voie se retrouve maintenant à 2 mètres des spits de Symphonie ! Si tu ne te sens pas, hop! un petit pas à gauche et l’histoire est pliée. En un sens, l’Ochju a disparu et pourtant personne n’a trouvé l’ouverture de Symphonie contestable. Enfin oui, quelqu’un : moi !