Interview : Jeff Andreucci

Réalisée fin 2012



Age : 32 ans
Profession : aspirant guide de haute montagne
Grimpe depuis : 7 ans
Grimpe en T.A. depuis : 7 ans !
Autres activités montagne : tout, en fait
Et à coté de la montagne ? Estelle et la famille, mais la montagne, c'est un peu ma vie en ce moment !

Jeff est parti de bien bas, du niveau 0 en fait puisque passionné de surf, il chassait la vague du nord Irlande à l'Australie. Chez lui, en Corse, il s'est mis à randonner pour garder la caisse pendant les périodes sans vagues. Les chemins mènent souvent à des sommets et les sommets deviennent de plus en plus raides. Un jour il faut "mettre les mains" et grimper un peu et puis beaucoup. Et voilà comment le surfeur est devenu grimpeur. Et depuis Jeff grimpe, grimpe.
Son parcours professionnel reflète parfaitement cette évolution : Accompagnateur dans un premier temps, il est actuellement Aspi et suit la formation de l'Ensa à Chamonix pour devenir guide (1).
Enfin, on ne peut pas présenter Jeff sans souligner sa motivation hors norme. Tous ceux qui le connaissent (et j'en fais partie) s'accordent à dire qu'ils n'ont jamais vu un bonhomme aussi passionné.

1. Quelle est la place du "trad" dans ta pratique de l'escalade ?

Le trad, c'est en gros 75% du temps que je passe sur le caillou et 100% du temps que je passe à rêver.
En Corse, le rocher se prête particulièrement à l'escalade sur protections naturelles. J'ai envie de développer ce potentiel et surtout de le faire connaître. Ça m'amène à répéter pas mal de voies plus ou moins connues et parcourues et parfois à en ouvrir. Plus récemment, j'ai entrepris de développer 2 "écoles" d'escalade sur coinceurs, l'une près de Corte dans le Verghellu (une petite dizaine de voies de 5 à 6c) et l'autre près d'Ajaccio à Saint Antoine (une quinzaine de voies, majoritairement dans le 6b). (2)

2. Que t'apporte l'escalade en "trad" par rapport aux autres types d'escalade ?

Clairement, l'escalade "trad" me comble davantage que l'escalade sur spits, qui s'apparente plus à mon sens à de la pure consommation. Les spits, c'est intéressant techniquement, et ça repose psychologiquement mais il manque quelque chose.
Pour moi, le trad', c'est plus riche, plus complet et plus ludique. Il y a de la réflexion, de la recherche d'itinéraire, il faut naviguer pour aller au plus " juste ", tu ne peux pas te mentir et te jeter dans du trop dur. En ce sens, on est davantage sur les traces de l'ouvreur que dans une voie spitée.
Mais cela reste une pratique plus élitiste, au niveau de l'engagement bien sur mais aussi au niveau du relationnel avec son partenaire de cordée ; on ne va pas grimper en TA avec n'importe qui.

3. Lors d'une ouverture, comment choisis-tu le style (Trad, tout équipé, mixte) ? Est-ce uniquement les possibilités de protections offertes par le rocher, l'humeur du jour ou un stock de vieux spits à planter avant péremption ?

Lors d'une ouverture en TA, j'aime bien l'idée de choisir ma ligne, mon cheminement ; parfois ça peut être d'aller au plus facile, d'autres fois aller vers des lignes qui m'attirent.
Evidement, si je peux passer uniquement sur protections naturelles, je vais le faire, mais, je ne m'interdis pas de mettre des spits quand je ne peux pas faire autrement.
Mon optique, c'est de valoriser le patrimoine dont on dispose, et justement le caillou Corse se prête à une pratique diversifiée. Sur l'île, il y a déjà beaucoup de voies spitées, et je pense qu'il faut maintenant privilegier les ouvertures en pur TA ou mixte. Mais il faut faire connaître les nouvelles ouvertures, ne serait ce que pour éviter qu'elles soient "ré-ouvertes" par erreur et équipés. Pierre Pietri n'est pas le seul à avoir une " malle aux trésors " et on sait bien que plusieurs grimpeurs locaux ont ouverts de nombreuses voies dont on ne sait presque rien, notamment sur Bavella. Il faut les faire connaître pour les protéger, et à l'inverse, éviter de communiquer sur des voies que je considère être des erreurs, comme par exemple les larmes du polischellu. Cette ligne aurait du rester bien plus aventureux vu sa situation, perdue au fond d'une vallée sauvage. (3)

4. On reproche souvent aux Guides et Moniteurs d'escalade de rééquiper des itinéraires en T.A. pour "raisons professionnelles". Qu'en est-il en Corse ? et question corollaire : le développement des voies en T.A. est il un inconvénient pour l'activité professionnelle (perte de temps dans les voies, prise de risque accrue ?

Je pense qu'il faut considérer les voies dans leur globalité et non pas longueur par longueur. Il me semblerait logique de retoucher certaines voies, en rajoutant quelques spits par endroit pour éviter de trimballer 2 friends sur 300m pour les poser 2 fois ! Par exemple " La face caché de la Lune " à la Lunarda, qui est majoritairement en dalle équipée avec quelques mètres de fissure à protéger. Je pense aussi à la voie des Ramoneurs au Gozzi où il n'y a besoin de poser un friends qu'à un ou 2 endroits.
Par contre, tout en respectant énormément les ouvreurs des décennies passées qui n'avaient " pas du tout " le même matériel, ni forcément la vision internationale de l'escalade que nous avons aujourd'hui, je pense que des voies dont le style d'escalade est purement en fissure comme " Nirvana " à la Lunarda devraient être valorisées. Dans la mesure où les longueurs sont entièrement protégables, elles ne devraient pas comporter de spits.
Enfin, concernant l'aspect professionnel de la chose, je pense que les voies TA sont réellement un plus car elles permettent de valoriser notre savoir faire. A nous de bien choisir la voie en fonction de notre propre niveau et du niveau des clients. C'est justement aux guides et aux BE de valoriser ces voies TA, d'autant plus pour les professionnels qui apprécient ce genre de pratique (et c'est mon cas !).

5. Quelle a été l'influence de l'évolution du matériel de protection sur tes réalisations ?

Difficile à dire dans la mesure où j'ai une pratique récente de l'activité.
Pour des raisons de coûts, j'ai commencé par acheter des petits friends, des aliens, pour grimper dans des fissures fines. Puis, avec le temps et la possibilité d'investir dans de nouveaux " jouets ", ça m'a ouvert à d'autres types d'escalade. Par exemple, j'ai investi dans un big bro et je compte bien m'en servir en allant défricher les off width repérées près de chez moi !

6. Ta plus grande joie (en T.A.) :

Je n'ai pas vraiment de souvenirs précis d'une joie plus grande que les autres, je profite simplement à fonds du moment présent, et c'est à chaque fois un émerveillement de voir que le rocher te laisse passer la plupart du temps (même s'il m'est arrivé de buter, ce qui me semble sain d'ailleurs).

7. Ta plus grande peur (en T.A.) :

Ma plus grande peur, je dirai qu'elle est liée à un partenaire de cordée, un peu tête brulée, inconscient plutôt, et qui n'était pas capable de faire un relais qui tienne la route (ni le grimpeur d'ailleurs). En ce sens, je considère que l'escalade " trad " se pratique avec des gens que tu connais et que tu apprécies (sauf dans le cas des clients, mais alors, tu connais leurs limites et les tiennes).

8. Comment vois-tu l'avenir du T.A. en Corse ?

En France, les grimpeurs des Pyrénées ont une belle culture TA, probablement influencés par leurs voisins espagnols. C'est moins le cas dans les Préalpes, probablement du fait d'un caillou moins adapté à cette pratique. Dans les Alpes, c'est un peu différent, il s'agit plus d'alpinistes.
Pour moi, la Corse peut être vraiment un nouveau vivier pour le développement du TA en France parce que le caillou s'y prête vraiment bien. Il est très riche et tout sauf monotone, que ce soit pour la protection, avec beaucoup de lunules et de "nids à coinceurs", ou pour la progression : il n'y a pas que des fissures, c'est très variés. Il y a une vraie recherche d'itinéraire...
Aujourd'hui, je sens qu'on est sur la bonne route et ça me motive à bloc pour développer le trad sur l'île. Les deux écoles de trad dont je t'ai parlé donnent un visage ludique à l'activité et permettent de se défoncer même si on a que quelques heures de libres.
Et il faut évidemment saluer les stages TA mis en place par Cédric et Manu (guides à Montagnes de Corse) qui permettent à davantage de monde de s'aguerrir à ce style de pratique.
J'ai aussi mis en place au sein de l'association Corsica roc des stages d'initiation. Tout le monde s'éclate. L'ambiance est super bonne. Les participants découvrent une nouvelle façon de penser l'escalade, souvent dans un milieu plus sauvage que les écoles qu'ils ont l'habitude de fréquenter. D'une certaine façon, c'est en sortant le TA de l'élitisme qu'on le protège. Tous ces "nouveaux" grimpeurs, parfois modestes, comprennent ensuite la démarche des ouvertures en TA. En puis, ce qui est important, c'est qu'ils trouvent des voies à leur niveau. C'est ça l'avantage de la Corse, tu as des voies en TA de tous les niveaux.

(1) : Jeff en a terminé des études. Il est guide de haute montagne depuis 2014.

(2) : L'école de Saint Antoine s'appelle L'Echappatoire et est présentée dans la nouvelle édition (2015) du topo Falaises de Corse.

(3) : Les Larmes du Pulischellu est une voie de 23 longueurs, entièrement équipée. Elle se situe dans les gorges du Pulischellu à près de 4h de marche de la route. Son ouverture à fait (et fait toujours) polémique car le ravin du Pulischellu était jusqu'alors le domaine exclusive de voies en TA.