Interview : Cédric Spécia

Réalisée fin 2012



Age : 36 ans
Profession(s) : guide de haute-montagne
Grimpe depuis : 1998
Grimpe en T.A. depuis : découvre le TA en 2000 pour la liste de course du B.E. d’escalade
Autres activités montagne : Ski de rando en Corse et ailleurs.
Et à coté de la montagne ? la famiglia !!!

Cédric est arrivé en Corse en 1995 pour ses études STAPS. Il est d’abord devenu Moniteur d’escalade et a encadré les jeunes grimpeurs de Corté pendant 5 ans. Il a alors eu l’opportunité d’entrer dans une formation régionale pour préparer l’Aspi, formation qui est à l’origine du groupe des nouveaux guides Corses. Une grande réussite ! Aujourd’hui Cédric est guide dans la compagnie Montagnes de Corse et vie entièrement de son activité : Ski de rando et alpinisme l’hiver, canyon l’été et escalade tout le temps. Sans oublier les stages d’initiations ou de perfectionnement à l’alpinisme et au T.A.

1. Quelle est la place du ‘’trad’’ dans ta pratique de l’escalade ?

Tu me permettras de faire l’amalgame ‘’trad’’ et T.A. dont je n’ai pas bien compris la différence profonde.
Dans mon activité professionnelle, aujourd’hui très majoritaire, le T.A. représente 80 % de mes sorties escalades. En fait je grimpe toujours en T.A. à l’exception des classiques Symphonies d’automne dans la Resto, Jeff et Dos d’élephant à Bavella qui sont équipées. Encore que dans le Dos j’aimerai bien pouvoir en mettre des friends… ou des grosses ventouses.
Sinon, lorsque je ne suis pas encordé avec un client, c’est tout de même dans le but de reconnaître et là encore c’est du T.A.. Il faut aussi ajouter 1 ou 2 voyages à l’étranger par an (Jordanie, Oman, Espagne…) en inter-saison avec Manu et là on fait ce qu’il y a. La recette est souvent : Pas mal de TA avec récup glandouille.

2. Que t’apporte l’escalade en ‘’trad’’ par rapport aux autres types d’escalade ?

C’est dur de comparer l’escalade en trad et celle de voies équipées. En fait, mis à part la gestuelle, ce sont deux activités différentes. Je ne vais dire que des évidences mais en TA, tu as toujours à l’esprit une petite sensation d’incertitude qui n’est plus si petite lorsque tu ne connais pas la voie et que tu as un topo pourri. Tu dois surtout te débrouiller pour trouver l’itinéraire et gérer les imprévus comme des sections difficiles à protéger par exemple. Le soir, quand j’ai fait une voie en trad, j’ai vraiment la sensation d’avoir fait quelque chose. Mais dans les voies exigeantes, je n’y vais pas si je ne le sens pas ; c'est-à-dire si je ne me sens pas près ou si je ne connais pas mon client.
Et puis il y a les voies qui sont tout sauf classiques, souvent des voies anciennes dont on a que des infos très partielles. Et là, le terrain d’aventure commence souvent lorsqu’on ferme la porte de la voiture et qu’on plonge dans la machja pour essayer de rejoindre l’attaque. On est même pas sur de trouver la voie.

3. Lors d’une ouverture, comment choisis-tu le style (Trad, tout équipée, mixte) ? Est-ce uniquement les possibilités de protections offertes par le rocher, l’humeur du jour, un stock de vieux spits à planter avant péremption ?

Je ne suis pas un grand ouvreur devant l’éternel mais les quelques voies que j’ai ouvertes sont en TA. Sauf une, et d’ailleurs elle est toujours pas finie… Comme je te l’ai dis, mon activité pro me prend énormément de temps ; alors lorsque je peux grimper pour moi, je n’ai pas vraiment envie de commencer un chantier. Parce qu’équiper une voie, c’est quand même assez laborieux.
Je suis souvent dehors, à droite et à gauche. J’ai repéré un tas de ligne qui m’attirent, que je mets dans le coin ‘’projet’’ de mon cerbellu pour quand j’aurai plus de temps…
Et de temps en temps, j’apprends qu’une de ces lignes à été ouverte par un pote. Mais bon, il en reste encore un petit paquet.

4. On reproche souvent aux Guides et Moniteurs d’escalade de rééquiper des itinéraires en T.A. pour ‘’raisons professionnelles’’. Qu’en est-il en Corse ? et question corollaire : le développement des voies en T.A. est il un inconvénient pour l’activité professionnelle (perte de temps dans les voies, prise de risque accrue… ?

Ta question est très orientée. Tu ne présentes que les inconvénients supposés du trad pour les professionnels. En fait le trad valorise énormément le boulot de guide. Dans une voie comme Surella d’Irlanda par exemple, tu as l’ambiance bien sur, mais surtout, le fait que ce soit en trad vient achever le coté ‘’inaccessible’’ ressenti par le client, qui, dans une voie comme ça est tout de même un bon grimpeur et sait donc juger de ses capacités. Demain tu la spites et tu as bousillé le rêve. Ce que je te dis pour des voies difficiles s’applique aussi aux voies plus faciles comme Candella di l’Oro par exemple.
Pour en revenir à l’intérêt pour les professionnels de rééquiper certains itinéraires en TA, peut être que ça se justifie ailleurs, mais pas en Corse. D’autant qu’on a l’embarras du choix en voies équipées dans les deux massifs principaux : Bavella et la Restonica. D’ailleurs ça ne s’est que très peu fait dans le passé et plus du tout à présent je crois. Aujourd’hui les grimpeurs sont plus vigilants, voire virulents, face à de tels équipements.

5. Ta plus grande joie (en T.A.) :

C’est lorsque j’ai réussi à enchainer la longueur dure dans la voie Paulo et les Pieds cassés au Capu d’ortu. Une voie majeure ! Je ne sais pas combien ça cote (et je m’en fou d’ailleurs), mais la beauté de l’escalade et l’intensité du combat, ça c’est inoubliable ! Surtout que j’étais encordé avec mes amis Manu et François. En fait le grand bonheur, c’est pas compliqué, c’est des amis et de la belle escalade.

6. Ta plus grande peur (en T.A.) :

J’ai pas le souvenir d’un moment précis, mais plutôt de toutes les fois où j’ai plus beaucoup de matos voire plus rien et que je suis obligé d’avancer sans pouvoir me protéger. Le friend que j’ai pas, c’est ça finalement ma plus grande peur.

7. Une (ou plusieurs) anecdote :

Désolé! rien pour Paris-Match.

8. Ta voie en T.A. préférée  (et pourquoi bien sur):

Toujours difficile de faire un choix. Je dirais Le Fil de l’épée au Capu d’Ortu. Pourquoi ? Parce qu’elle a tout cette voie. Le décor d’abord. C’est vraiment la Corse avec Le maquis sous les fesses, la Paglia enneigée derrière et la mer à tes pieds quand tu arrives au sommet et entre les mains un granit de rêve. En plus, l’itinéraire est long et intelligent. Difficile de faire mieux non ? Pour les mêmes raisons mais en version haute montagne il y a la Finch à la Paglia. C’est vraiment une merveille ! Tu vois ce ne sont pas des voies dures, mais si tu m’en accordes une troisième, je rajoute Surella d’Irlanda bien sur. Plus dure mais tellement pure et aérienne. Encore que dans Surella, si je peux éviter d’y aller trop souvent ça ne me dérange pas… Il ne faut pas abuser des bonnes choses !

9. Comment vois-tu l’avenir du T.A. en Corse ?

Il est couleur Camalot ! La tendance est plus à l’ouverture en trad ou mixte que en tout équipé il me semble. Il y a même des écoles de trad qui ont été ouvertes ces derniers temps.