Interview : Carlos Ascensao

Réalisé fin 2012



Age: 42 ans
Profession(s) : BE escalade
Grimpe depuis : 1996
Grimpe en T.A. depuis : 1997

Quand Carlos était petit, il habitait Paris, enfin la région parisienne, le 93 précisément. Mais depuis la Corse, dans un rayon de 80 km autour de Paris, c’est PARIS. Donc Carlos habitait Paris et, pendant 14 ans, a passé son temps à taper dans une petite balle jaune pour gagner quelques concours. Mais le plus beau concours qu’il ait remporté est un concours de circonstances : celui qui l’a envoyé en Corse. Voici l’histoire : Carlos est à l’école hôtelière de Paris et, en Juin 88, lorsqu’il va chercher les résultats de ses examens, il rencontre un bonhomme qui lui propose de venir faire la saison de serveur dans un resto à Bonifacio. Bonifacio c’est le sud, le soleil et la mer. C’est donc d’accord, il accepte immédiatement sans connaitre le restaurant ni le salaire qu’il touchera. Et il embarque pour 8 ans à bord du restaurant La Caravelle sur la marine de Bonifacio. Il voulait le sud, le soleil et la mer, le voilà servi. C’est à Bonifacio aussi qu’il fera ses premiers pas de falaisiste… mais à l’envers, de haut en bas. 10 m de chute et pas mal de fractures. Heureusement, la jolie serveuse du restaurant d’à côté lui rend souvent visite, de plus en plus souvent et le temps ne semble pas si long. Au final, il perd 6 cm à une jambe mais gagne le cœur de Palma. Peu de temps après, ils ouvrent le gîte d’étape de Santa Lucia di Tallà où Carlos fera la cuisine durant de nombreuses années.
La suite est un enchainement logique : Dans un gîte, il y a des randonneurs qui posent des questions. Pour y répondre, il faut connaitre la montagne aux alentours. Et dans les alentours il y a Bavella. Carlos découvre donc la randonnée aux pieds des aiguilles. Curieux, il a envie de voir si la vue est plus belle depuis leur sommet et le voilà grimpeur puis moniteur d’escalade.
Aujourd’hui, à coté de ses sorties en canyon, l’escalade c’est toute sa vie ou plutôt, l’escalade à Bavella c’est toute sa vie. Car il ne sort pas beaucoup de son massif pour grimper si ce n’est lors de quelques virées à l’étranger. Heureux de partir découvrir les cailloux du monde, il est aussi heureux de rentrer chez lui s’assurer que les aiguilles n’ont pas bougé et, rassuré, boire un coup entre amis à l’auberge du Col.

1. Quelle est la place du ‘’trad’’ dans ta pratique de l’escalade ?

J’ai découvert l’escalade lorsque j’ai ouvert le gîte d’étape à Sante Lucie (de Tallano). J’étais à ½ heure de Bavella et, bien sur, j’allais grimper à l’école du col. Là, il y avait tous ces sommets qui me regardaient ; alors moi aussi je les regardais… L’année d’après, j’avais fait le tour des couennes et j’ai naturellement commencé à grimper quelques grandes voies. A l’époque, il n’y avait pas de grandes voies équipées à Bavella. Donc tu te poses pas la question de grimper sur spits ou non. Tu fais comme tout le monde (encore qu’il n’y avait vraiment pas beaucoup de monde). On faisait tous du trad’ sans le savoir !
Au début des années 2000, la ‘’deuxième équipe’’ des marseillais a ouvert un gros paquet de voies bien équipées dans le massif. C’était utile je pense, ça permettait à tout le monde de se faire plaisir. Et puis pour ouvrir en dalle, il n’y a pour l’instant pas d’autre solution. Tout en continuant à grimper les voies anciennes, j’ai parcouru ces itinéraires modernes, j’en ai ouvert quelque uns à la même sauce. Et puis petit à petit, j’ai arrêté de grimper sur spit. Le TA me comble. Il y a dans le T.A. ce côté voyage, ce côté sauvage qu’on ne retrouve pas dans les voies équipées. Il y a bien évidement aussi l’engagement et l’incertitude à chaque fois que tu répètes une nouvelle voie ou que tu ouvres.
Aujourd’hui je ne fais quasiment que du TA ; même en tant que professionnel. Dans la saison, j’ai quelques demandes de voies équipées pour les grandes classiques. Sinon, si le client n’a pas d’idée arrêtée, je vais systématiquement lui proposer une belle voie en TA et ça marche toujours. Lui, il vit une aventure plus forte et plus sauvage, et moi je me régale et je valorise mon boulot. En allant dans une voie équipée, même si l’escalade est magnifique, il ne fait grâce à moi, que quelque chose qu’il pourrait faire en étant un peu plus fort. Dans une voie en TA de même niveau de difficulté, il y a une marche en plus à gravir et cette marche est assez haute. Il se rend compte de l’engagement. En plus, en TA, si tu vois qu’il va bien, tu peux souvent sortir de l’itinéraire classique, faire un peu plus dur. Ça, en voie équipée, tu peux pas le faire ou alors tu coinces les mousquetons dans les fissures !

2. Lors d’une ouverture, comment choisis-tu le style (Trad, tout équipée, mixte) ? Est-ce uniquement les possibilités de protections offertes par le rocher, l’humeur du jour, un stock de vieux spits à planter avant péremption ?

J’ai ouvert ma première voie en 2004. La tendance était aux voies équipées et j’ai suivi la tendance. A cette époque, j’ai pas mal usé du perfo. Et puis les lignes évidentes sont devenues un peu plus dures à trouver. La logique était de s’enfoncer plus profondément dans le massif. Là, j’ai eu un problème de conscience et je me suis fixé comme ligne de conduite de garder ces lieux sauvages. A lieu sauvage et préservés, escalade propre ! J’ai alors rapidement laissé le perfo et commencé à ouvrir sur coinceurs. Cette transition s’est faite d’autant plus facilement que j’en avais un peu marre des chantiers. Parce qu’équiper une voie, c’est vraiment un chantier ! Tu portes des sacs lourds comme la conscience de Cahuzac, tu passes un temps fou dans chaque longueur. En général, tu ne finis pas dans la journée et il faut laisser des stats pour la prochaine fois. C’est tout sauf fluide.
Ces derniers temps, j’ai surtout grimpé avec Jeff et Eric (Biancarelli). On a la même vision de l’ouverture. On prend deux jeux de friends et on verra bien ! Parfois, on emmène le perfo juste pour poser les relais ou protéger un pas improtégeable sinon. Souvent on le trimbale pour rien, on le sort même pas du sac.
Pour garder ma passion intacte, je ne mélange pas les côtés professionnels et amateur. Lorsque j’ouvre une voie, je ne me demande pas si je vais pouvoir la valoriser avec des clients. Je suis là pour me faire plaisir, pour grimper ce que j’ai envie de grimper avec des potes que j’apprécie. Après, si la voie est belle, souvent parcourue, tant mieux. Mais c’est pas le but de départ.

3. On reproche souvent aux Guides et Moniteurs d’escalade de rééquiper des itinéraires en T.A. pour ‘’raisons professionnelles’’. Qu’en est-il en Corse ? et question corollaire : le développement des voies en T.A. est il un inconvénient pour l’activité professionnelle (perte de temps dans les voies, prise de risque accrue… ?

En Corse, le nombre de professionnels actifs est incomparable avec celui du Verdon, de Marseille ou de Grenoble. On est très peu nombreux et on dispose de voies de tous niveaux et dans tous les styles. Ici, rien ne peut justifier de retoucher l’équipement de l’existant. Par contre, remplacer les spits rouillés de nombreuses voies, ça ce serait judicieux. D’ailleurs je m’y colle de temps en temps, c’est l’occasion de ressortir le perfo.
Dans les années 80 et un peu 90, des spits ont été rajoutés dans certaines voies. Il faut voir qu’alors il n’y avait pas de voies entièrement équipées et surtout le matos n’était pas le même qu’aujourd’hui.

4. Ta plus grande joie (en T.A.) :

J’ai bien sûr le souvenir de très nombreux moments de bonheur, mais pas d’un en particulier. Lorsque je grimpe, c’est plus un bonheur permanent que des ‘’pics’’ de joie, même si certains instants sont plus forts que d’autres.

5. Ta plus grande peur (en T.A.) :

En TA, j’ai toujours une petite pointe d’appréhension avant de me lancer dans la longueur. J’ai eu la chance de ne jamais me faire LA grosse peur, celle qui te fait jurer de revendre tout ton matos. Jusqu’à présent, j’ai toujours su apprécier correctement l’engagement que j’étais capable de supporter. Par contre c’est en ouvrant avec le perfo que je me suis fait les plus belles frousses. Avec le perfo tu as le sentiment de pouvoir passer partout. Alors tu te lance partout ! Et dans les dalles bien dures c’est pas facile de s’arrêter, prendre le perfo, percer et planter le goujon. Alors tu montes un peu plus haut… et c’est toujours trop dur pour s’arrêter. Tu montes encore, tu montes… .

7. Ta voie en T.A. préférée  (et pourquoi bien sur):

Je n’ai pas de voies préférées, plutôt un lieu. C’est le ravin du Pulischellu.
Ce qui fait la beauté d’une voie, c’est un tout, ça commence par le compagnon de cordée, puis il y a la marche d’approche, ensuite tu as l’environnement et enfin la ligne. Tu comprends de suite qu’à Bavella, même si toutes les voies n’ont pas le même intérêt, il n’y a pas de bouses. Une belle marche d’approche et un environnement spectaculaire c’est toujours le cas. Une jolie ligne c’est souvent assuré. Après pour le choix du compagnon c’est ton problème ! Ça, on fournit pas !

8. Comment vois-tu l’avenir du T.A. en Corse ?

Je ne parlerai que de Bavella. La grosse vague d’équipement des années 2000 - 2006 est retombée. Il y a quelques voies équipées qui poussent chaque année mais rien à voir avec cette période. Aujourd’hui ça ouvre beaucoup plus en TA. A ce propos, on veut que les coins reculés comme le Pulischellu ou la Purcaraccia restent préservés. On ne veut pas de voies équipées dans ces endroits là. Plus largement, à Bavella, à quelques exceptions près, même les voies équipées gardent un certain engagement et on essaye de préserver cet état d’esprit. Là où on pourrait faire mieux, c’est de faire connaître les nouvelles ouvertures en TA pour les protéger. Pas forcément dans un bouquin qui risquerait d’emmener trop de monde dans certains endroits sauvages, mais juste un topo à l’Auberge du Col par exemple. Comme ça, d’une part personne ne peut dire : Ah ! je savais pas qu’il y avait une voie là !!! Et d’autre part, ceux qui viennent y grimper sont motivés, ont su trouver les infos. C’est une démarche de passionnés.

9. Autre chose ?

A Bavella, on est des privilégiés, on est comblé. On a tout, concentré sur quelques km². Il y a des voies superbes à 30 min de la route et des endroits magiques, plus difficilement accessibles.
C’est un peu ça la magie de Bavella, c’est ce paradoxe entre proximité relative et aventure. Même pour les grandes classiques comme Jeff ou le Dos, si tu ne connais pas, tu n’es pas sur de trouver l’attaque et elle est longue la liste de ceux qui cherchent encore. Ici ça fait parti du jeu et ça doit rester ainsi. Je ne dis pas ça parce que je ne me perds plus en allant au dos. Des épisodes ‘’sanglier’’ j’en ai vécu, j’en vis encore et j’aime ça. Ici, si tu as pas l’esprit montagne, tu le gagnes vite !
Enfin, je ne peux pas parler de Bavella sans souligner le rôle majeur de Jean-Paul (Quilici) dans le développement de l’escalade dans le massif. C’est simple, je pense que son nom est associé à plus de la moitié des voies ouvertes dans les années 70/80. C’était l’époque des pitons, des cloches à vache (excentrics) et des premiers friends dont la simple vue fait aujourd’hui sourire. Avec la « première bande » des marseillais, il va entreprendre l’exploration systématique du massif et ouvrir un peu partout, avec cet attirail bien désuet, ce qu’on appelle aujourd’hui les voies historiques. Moi, je les appelle mes voies de jeunesse. Elles ont fait mon initiation puis ont accompagné ma progression. Aujourd’hui, beaucoup sont devenues classiques, une reconnaissance de leur qualité.