Première ascension de la voie Finch en Face Est de la Paglia Orba



Nous savons tous que c’est Finch qui a ouvert la voie Finch en face est de la Paglia Orba. Mais d’abord quel Finch ? Il y en avait deux, Maxwell et George, et nous oublions souvent qu’il y avait aussi Alf Bonnevie Bryn qui apparemment ne faisait pas que de la figuration. A. Bryn était un alpiniste norvégien surtout connu dans son pays pour la première ascension du Stetind, la montagne nationale norvégienne. Dans les années 20 et 30 il devient populaire en écrivant des polars. En 1943, 35 ans après les faits, parait le livre Tinder og Banditer (Des sommets et des bandits) où Bryn relate avec humour son "expédition en Corse" avec les frères Finch. Ce livre, réédité en 2010, est un classique de la littérature alpine norvégienne.

Voici son récit de la première de la voie "Finch" le 15 avril 1909 :

Le temps était beau et l’air pur et nous avions une vue superbe sur cette face de la Paglia Orba dont nous voulions tenter l’ascension. Tant qu’il y avait de la neige, nous étions à peu près sur de passer, du moment que nous partions suffisamment tôt pour ne pas être exposé aux avalanches. Mais la dernière partie de la montagne semblait parfaitement verticale sur 300 ou 400m.

La solution, s’il s’avérait y en avoir une, devait être cette sorte de vire qui dessinait un C énorme et qui descendait depuis le sommet en une courbe vers la gauche pour s’arrêter juste au dessus des derniers névés. Nous étions d’accord pour faire une tentative par cette ligne caractéristique (Nous apprîmes plus tard que l’alpiniste autrichien Gengross et son guide suisse avait fait une tentative sur cette même ligne durant l’été 1907).

Le lendemain (1) nous nous reposâmes, mais le matin suivant nous étions tôt sur nos jambes et avant le lever du soleil, nous attaquions les raides névés qui s’étendent jusqu’à la paroi Est de la Paglia Orba.

Petit à petit nous apparaissait la topologie de la face et nous gagnâmes le pied de la face par une fine arête neigeuse entre un petit contrefort et la paroi verticale elle-même.

Nous prîmes le temps de manger et boire et de fumer quelques cigarettes tout en discutant de l’avenir. Il apparaissait sombre et raide. La partie de la paroi qui nous séparait du départ de la vire que nous voulions rejoindre semblait déversante. De temps à autre, des morceaux de glace et des cailloux tombaient sans toucher la paroi. C’était un sacré atout pour la première partie de l’ascension car il n’y a rien de plus embêtant que de se confronter à une escalade difficile alors que des cailloux et des morceaux de glace tombent autour de soi.

De l’endroit où nous nous trouvions jusqu’à l’entame de la vire, la paroi était assez raide mais jamais au-delà de la verticale. La neige et la glace encombrant les fissures et les cheminées étaient une difficulté supplémentaire mais s’avérait parfois être un atout. Ainsi, avant de rejoindre la vire, nous dûmes remonter une cheminée verticale et glissante dont la partie inférieure était pleine de glace. Sans glace, cette cheminée aurait sans doute était extrêmement difficile à gravir. Mais avec la glace, nous pûmes tailler des marches et ainsi, monter suffisamment haut pour que l’un d’entre nous se bloque dans la cheminée et que le suivant, montant sur ses épaules, atteigne finalement une bonne prise.

Nous rejoignîmes enfin la fameuse vire que nous avions remarquée 2 jours auparavant depuis les Cinque Frati. Elle traversait en oblique vers la gauche au-dessus du précipice et était parfaitement protégée puisque la paroi au-dessus déversait. En certains endroits la vire était interrompue de profondes cheminées dans lesquelles nous dûmes désescalader assez bas avant de remonter de l’autre coté et poursuivre notre progression. Après deux heures d’ascension nous rejoignions enfin l’endroit où le C s’incurve et s’élève vers la droite.

Depuis les Cinque Frati, nous avions eu l’impression que nous trouverions ici de la neige ou de la glace nous permettant de progresser assez facilement en taillant des marches. Mai maintenant, les choses apparaissaient totalement différentes. La vire que nous suivions devenait de plus en plus étroite jusqu’à n’être plus qu’un simple rebord d’un pied de large dans la paroi verticale. Pour finir, cette étroite vire disparaissait à l’endroit même où nous pensions avoir fait le plus dur.

Ce que nous avions pris pour une pente de neige était en réalité une sorte de cascade de glace. Elle s’était à l’évidence formée durant l’hiver de l’eau s’écoulant du petit col au-dessus. Elle se terminait un plus bas que la vire où nous nous tenions par des stalactites qui pendaient dans le vide. Cette cascade de 30 ou 40m de haut que nous devions gravir était très raide. J’estimais son inclinaison à 60°. La situation demandait une réflexion approfondie. Nous savions que nous avions la patience et l’endurance nécessaire pour remonter la cascade en diagonale en taillant des marches et rejoindre un petit promontoire de l’autre coté. Une fois là, il semblait que nous pourrions poursuivre notre ascension.

Mais la question qui nous préoccupait dans l’immédiat était de savoir si cette cascade n’allait pas s’écrouler prém aturément. En effet elle était bien différente des cascades habituelles qui reposent sur leur base. Celle-ci était en fait "suspendue" et il nous était impossible de savoir si elle n’allait pas glisser dans le vide et nous avec. Je pense que c’est par flemme que nous avons décidé de continuer. Nous savions qu’en cas de demi-tour, une longue et difficile descente nous attendait.

Heureusement la glace était solide mais cela ne facilitait pas la taille des marches d’autant qu’avec la raideur il nous fallait façonner de grosses marches pour les pieds et des prises pour la main droite et ceci, uniquement avec le bras gauche pour jouer du piolet. Trois heures plus tard nous atteignions le petit promontoire. Je ne sais pas pour qui ces 3h ont été les plus éprouvantes : Pour George et Max assis sur la vire et protégé par un relais illusoire ou pour moi occupé à tailler les marches. Je pense finalement que ce sont eux qui les ont trouvé les plus éprouvantes et moi les plus fatigantes.

Je m’assis à cheval sur l’arête et sortit de suite le chocolat et les cigarettes que j’avais dans la poche et je criais : OK, vous pouvez venir !

J’avalais la corde et une puis deux têtes apparurent. Nous n’étions pas malheureux de laisser la cascade derrière nous. Cela aurait été amusant de la voir s’effondrer et dévaler les 3 ou 400m d’à-pic mais assez ennuyeux si c’était avec nous dessus.

Comme prévu les difficultés étaient maintenant derrière nous. Après une heure d’escalade facile nous atteignîmes le sommet au moment même où le soleil disparaissait dans la Méditerranée.

En cette saison, la descente de la Paglia Orba est idéale. La face ouest, inclinée comme un tremplin de saut à ski, est recouverte de neige. Il suffit de s’asseoir, le piolet sous le bras en guise de gouvernail et on arrive en bas en un temps record (sans aller aussi vite cependant que cet alpiniste connu des Dolomites sur la tombe duquel est écrit : Il a mis sept heures pour monter et en 3 minutes il était en bas).

(1) : Deux jours avant l’ascension de la Paglia Orba, les trois alpinistes avaient réalisé la première traversée des Cinque Frati.

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